mercredi 7 octobre 2020

A bout de souffle à la Région: Ce n'est pas du cinéma, ni du mépris, juste une inspiration pour continuer à créer de l'Art

 Dans l'Allemagne voisine ou en Suisse, les artistes d'une région ont souvent leur "Maison", une Kunsthalle, ou une Staatsgalerie, qui leur permet d'avoir un point de chute, de rencontre et surtout un lieu d'exposition vivant, lieu dans lequel le public et les artistes peuvent se rencontrer, échanger, croiser leurs regards. Certains se souviennent encore de l'Ancienne Douane, quand le Musée d'Art Moderne, passant dans les locaux place du Château a libéré un espace d'exposition régulier dans lequel des expositions mettaient en avant autant des artistes locaux que des expositions de personnalités plus réputées internationalement. Et puis... 

A Bout de souffle - R.E. Waydelich - Photo: lfdd


Le Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg est né, cristallisant les désirs de monstration et frustrant les nombreuses attentes qui n'auront pas débouché concrètement. Il y eut la volonté de développer l'espace libéré à l'Ancienne Douane, mais peu de résultats (à part l'exposition Thrill de bonne tenue) et il y eut un espace conçu dans les locaux du nouvel Hôtel de Région au Wacken, mais ce lieu impermanent et qui n'est aucunement un lieu pour les Artiste - même si les conditions de monstration se sont grandement améliorées, surtout sous l'impulsion de l'Association "Regards sur l'Art Contemporain en Alsace" - et ce n'est pas sa vocation.

A Bout de souffle - Elham Etamadi -. Didier Guth - Germain Roesz - Photo: lfdd


Ce lieu, après un travail de soutien aux artistes et surtout une volonté de fédérer les forces créatrice sur cette province - l'Alsace - en montrant depuis plus de 6 ans avec des expositions annuelles le travail des créatuers "en Région", ce lieu donc, pérenne, n'est pas encore là, d'où une certaine lassitude des chevilles ouvrières qui mettent en oeuvre ces exposition, qui déteint sur le titre de la dernière - espérons que cela ne sera pas l'ultime: A bout de souffle!  Espérons effectivement qu'une "nouvelle vague" vienne pour un second souffle régénérateur. 

A Bout de souffle - Daniel Dyminski - Photo: lfdd


Cette exposition, avec la présence d'oeuvres de 70 artistes vient après les trois expositions qui, en 2014, 2015 et 2016, sous l'impulsion d'IsaelleSchmitte, Louis Danicher et Martine Missemer, ont balayé avec chaque année des oeuvres de 40 artistes, peintres, dessinateurs, graveurs, sculpteurs. Ces même 120 artistes qui ont fait une exposition-manifeste en 2017 en montrant chacun une oeuvre au format unique de 30X30, créé pour l'exposition. La suite - Avec Michel Déjean et Cathy Gangloff qui ont renforcé l'équipe - aura vu en 2018 et 2019 des expositions de 14 artistes à chaque fois, mais qui avaient la possibilité de montrer avec plusieurs oeuvres différents aspects de leur talent. 


A Bout de souffle - Myrtille Béal - Christian Fuchs - Didier Clad - Michel Boetsch - Photo: lfdd


Et donc, cette année, retour à un panorama plus large, ce sont 70 artistes qui ont été sollicités pour produire une oeuvre qui, en relation avec le titre ont créé un travail parlant de "l'essoufflement" et à dominante "noire".


A Bout de souffle - Marc Felten - Christophe Hohler - Sauveur Pascual - Sylvie Lander - Photo: lfdd


Il y a bien sûr une réelle diversité, dont la diversité des formats, mais aussi des "couleurs" et l'accrochage dans l'espace rénové de la salle d'exposition de l'Hôtel de Région a réussi à, sans trop de hiatus, trouver une continuité et des familles qui se révèlent au mur.


A Bout de souffle - R. Waydelich -  Louis Danicher - Danièle Scifmann - Cathy Gangloff - Photo: lfdd


Vous en avez ici un petit aperçu mais je vous invite à y faire un tour avant le 27 novembre pour apprécier les oeuvres en elles-mêmes in situ.


A Bout de souffle - Pierre Gangloff - Photo: lfdd


A Bout de souffle - Kim Lux - Jan Tripp - Pierre Muckensturm - Photo: lfdd


A Bout de souffle - Jan Tripp - Photo: lfdd


A l'entrée de l'exposition sont placées deux oeuvres en hommage aux deux artistes disparues cette année: une peinture de Zuzana Jaczova et une sculpture d'Annie Greiner.
 

A Bout de souffle - Zuzane Jakzova - Annie Greiner - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche


La liste des artiste exposés:

Laure  ANDRE, Denis ANSEL, Ewa BATHELIER, Patrick BASTARDOZ, Jacques BAUER,  Myrtille BEAL, Joseph BEY, Brigitte BEGUINOT, Marie-Paule BILGER,  Jacqueline BILHERAN-GAILLARD, Marie-Odile BIRY-FETIQUE, Michel BOETSCH,  Peter BOND, Claude BRAUN, Alexia BRETAUDEAU, Didier CLAD, Louis  DANICHER, Benoit DECQUE, Michel DEJEAN, Michel DELMOTTE, Luc DEMISSY,  Daniel DEPOUTOT, Luc DORNSTETTER, Daniel DYMINSKI, Marie-Pascale  ENGELMANN, Elham ETEMADI, Marc FELTEN, Louise FRITSCH, Christian FUCHS,  Claude GAGEAN, Catherine GANGLOFF, Pierre GANGLOFF, Pierre GAUCHER,  Annie GREINER, Didier GUTH, Erwin HEYN, Christophe HOHLER, Zuzana  JACZOVA, Sylvie LANDER, Bernard LATUNER, Philippe LEPEUT, Martine  LUTTRINGER, Martine LUTZ, Kim LUX, Gabriel MICHELETTI, Martine MISSEMER,  Annick MISCHLER, Hafid MOURBAT, Pierre MUCKENSTURM, Suzanne OBRECHT,  Sauveur PASCUAL, Michèle PEROZENI, Geneviève PIXA, Pascal Henri POIROT,  Jean-Michel POUEY, Germain ROESZ, Julie SALMON, Danièle SCHIFFMANN,  Jean-Luc SCHICKÉ, Silvi SIMON, Dan STEFFAN THIKENT, Jan Peter TRIPP,  Sylvie VILLAUME, Anke VRIJS, Raymond E. WAYDELICH, René WEBER,  Christophe WEHRUNG, Haleh ZAHEDI.

dimanche 4 octobre 2020

Arrête ! Ananke Stenai ! Un coup de poing ! Tu arrêtes...

 Arrêter, des fois cela s'arrête, ça s'arrête, on fait un arrêt....

Une pause photographique avec le coquelicot qui a fini de fleurir:

Coquelicot - Photo: lfdd


Bientôt il va perdre ses pétales, elles vont tomber, plus de rouge dans les prés....

Ou le magnolia qui termine son cycle:

Magnolia - Photo: lfdd


Musica aussi, au bout de plus de quarante concerts, à minuit et demie s'est éteint dans le silence: "A l'année prochaine!"  Nous allons faire une pause, mettre le bouton sur stop.

Et ailleurs, faire un arrêt, une pause aussi, comme nous l'enjoint Barbara Cassin dans son livre "Le Bonheur, sa dent douce à la mort. Autobiographie philosophique"...

Elle en parle avec Jan Birnbaum dans le Monde des livres le 18 septembre (cela faisait un temps que je voulais vous en parler, elle se souvient de sa prof de philo qui lui dit au tout début de son exposé sur Socrate:

""Ca suffit!" et c'est "un coup de poing bien placé.  Je trouve cela parfait quand on vous arrête sur quelque chose. Qu'on vous fait entendre ce que vous venez de dire sans y penser (...). On vous arrête, et la phrase reprend vie. Elle rebondit vers vous."

Et cela fait du bien, une pause salutaire? Comme le lui disait aussi quelquefois son mari, Etienne:

""Anágkē stênai" - "il faut s'arrêter": ainsi Aristote trouvait-il dieu. Cet homme était en quelque sorte dieu pour moi, en cela il m'obligeait à m'arrêter. L'ouverture des possibles, ma folie propre, ne fonctionne que s'il y a quelqu'un pour vous dire: "Là tu arrêtes."


Pour finir en chanson à écouter avec plein d'humour, Patricia Carli qui nous chante aussi "Arrête, arrête":



Et Johny lui aussi s'est arrêté:

 


Et sur un autre registre (mais toujours le même sujet) Pia Colombo:



Restons avec Pia Colombo pour se souvenir des roses et de la rue des Rosiers à Paris en 1967



Bon, là j'arrête

Bon dimanche

La Fleur du Dimanche

samedi 3 octobre 2020

Musica 2020 : On a gardé les meilleur(e)s pour la fin...

 Le Festival Musica 2020 s'achève cette année sur un grand feu d'artifice de concerts de groupe "locaux".

Ceux qui les autres années étaient diséminés tout au long du Festival (sauf l'orchestre des élèves du  Conservatoire) se retrouvent regroupés avec des ensembles qui n'y avaient pas encore été invités en ce samedi de clôture pour un marathon de musique. Les Percussions de Strasbourg, en Outsiders y ont également fait une incursion en "guest stars" le soir.

Et en fait, ce marathon du samedi a déjà commencé le vendredi soir avec l'Imaginaire pour un concert-performance un peu à part Toxic Box, deux créations de Daniel Zéa The Love letters? (2018) et Toxic Box(2020) encadrant Pea Soup (1974/2014) de Nicolas Collins dans lequel Philippe Koerper au saxophone travers la scène en interagissant avec le son électronique qui l'entoure. 

Pour la première pièce, Keiko Murakami et Gilles Grimaître se font face et vont "provoquer" l'arrivée du son - et des leur images projetées sur l'écran sur la scène et jouer avec un effet larsen qui colorie leur portrait. 

Musica 2020 - l'Imaginaire - The Love letters - Photo: lfdd

Musica 2020 - l'Imaginaire - The Love letters - Photo: lfdd

Pour la deuxième pièce de Daniel Zéa, ce sont les trois musicien de l'Imaginaire en vestes et robe scintillantes qui vont se retrouver sur scène et interragir en direct avec leur "avatar" projetés derrière eux. Ces avatars, très curieusement sensés exprimer des sentiments sont assez laids avec des dents omniprésentes (même celles du fond sont éclairées comme des dents de stars), un effet répulsif voulu (?) par le compositeur qui dit:      

"Je travaille avec un scan 3D des musiciens de l’Imaginaire. Le sampler participe au processus d’animation de ces avatars projetés derrière les musiciens. Une mise en abîme, orchestrée en musique et en image par le bug informatique. Une danse absurde remplie de vide. Un miroir de notre fascination aveugle et absurde par nos écrans."

Musica 2020 - l'Imaginaire - The Love letters - Photo: lfdd

Musica 2020 - l'Imaginaire - The Love letters - Photo: lfdd


Concert de Clôture #1 : Accroche Note et Quatuor Adastra


Musica 2020 - Accroche Note - Françoise Kubler - Photo: lfdd

Pour démarer cette longue journée, à 11h00, concert à l'église du Temple-Neuf avec un programme partagé entre Accroche Note et le quatuor Adastra qui se rejoindront pour le final. C'est Françoise Kubler qui se lance au micro pour la création mondiale de Jiwon Seo Eon 3m,oq (2020) pour voix et électro, d'abord en onomatopées accompagnées de sons, de bruitages et d'échos, puis des paroles émergent, mais distordues et nous pouvons apprécier toute la capacité et la divesité de cette voix magnifique de Françoise Kubler. Et avant le "C'est tout" final prononcé sans recours possible, nous avons entendu le mot miroir qui nous donne un indice pour le titre écrit en miroir, comme la pièce elle-même "poème No3".


Musica 2020 - Accroche Note - Armand Angster - Françoise Kubler - Photo: lfdd

Pour continuer, Armand Angster à la clarinette (et trois ou quatre mesure de flûte) rejoint Françoise Kubler pour la création de Jonathan Pontier La théorie du bonhomme (Continu-disContinu I)(2020), un très beau échange entre la voix et la clarinette, en variations dynamiques, avec chuchotis complicestrilles joyeuses, démarche entraînante et conclusion percutante.

Musica 2020 - Accroche Note - Remi Reber - Photo: lfdd

Ce sera Remy Reber à la guitare, avec bien sûr son bottleneck qui va jouer la courte (3 minutes) pièce de Rebecca Saunders Metal bottle necks study (2018) en frappe, distorsion, vibrato, glissando et écho.


Musica 2020 - Wilhem Latchoumia - Armand Angster - Françoise Kubler - Remi Reber - Photo: lfdd

Le rejoignent pour la pièce d'Augustin Braud Nocturnes pour voix, clarinette-contrebasse, guitare électrique et piano (2020) en création mondiale, Françoise Kubler, Armand Angster et Wilhem Latchoumia pour une longue lamentation.


Quatuor Adastra - Alexia Fouilloux - Julien Moquet - Marion Abeilhou - Edwina Ionescu - Photo: lfdd

Musica 2020 - Quatuor Adastra - Alexia Fouilloux - Photo: lfdd

Place au Quatuor Adastra pour la création mondiale de Stoa pour quatuor à cordes (2020) de Charles-David Wajnberg qui commence au centre de la scène (de l'église plutôt) par de longues plaintes et puis le rythme s'accélère, le trait plus nerveux, les musiciens quittent le centre en laissant la violoncelliste seule au centre et on les réentends au fond de l'église d'où monte une plainte.

Wilhem Latchoumia - Alexia Fouilloux - Julien Moquet - Marion Abeilhou - Edwina Ionescu - Armand Angster - Photo: lfdd

Pour finir, Armand Angster et Wilhem Latchoumia rejoignent le Quatuor Adastra pour la pièce de Kaija Saariaho Figura pour clarinette solo,piano et quatuor à cordes (2016) qui démare par une longue plainte à la clarinette, reprise par le piano et les violons puis devient une fraîche mélodie entraînante. Une montée en puissance, surtout par la clarinette magnifique d'Armand Angster suivi d'un moment plus calme et pour finir, un air presque tzigane à la clarinette finit en trilles.


L'Accroche Note c'est Françoise Kubler (soprano) - Armand Angster (clarinette) - Remy Reber (guitare) - Wilhem Latchoumia (piano ) et le Quatuor Adastra, aux violons, Alexia Fouilloux et Julien Moquet, à l'alto Marion Abeilhou et au violoncelle, Edwina Ionescu.


A suivre...   La suite des concerts du samedi


La Fleur du Dimanche


vendredi 2 octobre 2020

Musica - Simon Steen-Andersen à Pôle Sud: Walk the walk: Comment ça marche?

 Nous avons pu apprécier de multiples facettes du compositeur Simon Steen-Andersen dans le programme du Festival Musica cette année - et déjà l'année dernière pour la soirée inaugurale à la Halle Citadelle. Le compositeur dont le programme de Musica (dans l'entretien qui lui est consacré dans le Magazine du Festival) dit qu'il est le compositeur devenu "incontournable au cours de ces dernières année" nous propose à Pôle Sud (après les deux oeuvres (Run Time Error @Opel et Piano Concerto) pour les deux soirée inaugurales au PMC, la pièce Staged Night au TNS et Amid au Conservatoire) la performance scénique avec l'Ensemble This / Ensemble That Walk the walk, une exploration autour de la marche en s'appuyant sur le médecin et inventeur Etienne-Jules Marey. 


Musica - Simon Steen-Andersen - Walk the walk - Photo: lfdd


Celui qui a ouvert la voie pour le cinéma en inventant la chronophotographie, mais qui a aussi étudié le fonctionnement du corps externe (mouvement, marche) et interne (respiration, circulation, muscles, coeur - il a inventé l'électrocardiogramme graphique) ou la circulation de l'air et des fluides, de la fumée le vol des oiseaux, l'aérodynamique (il a inventé la soufflerie) est pain béni pour le compositeur, ici créateur et metteur en scène de ce spectacle qui oscille entre pièce didactique et simulation de cinéma en chambre (sur scène). 


Musica - Simon Steen-Andersen - Walk the walk - Photo: lfdd


Sur scène, donc, il va nous exposer à sa manière (comme dans ses vidéos) la répétition, le décalage, la boucle et l'accident avec les cinq protagonistes performeurs et acteurs de "comment on marche" en long en large et en travers. Quelquefois avec des idées très intéressantes - la recréation d'une chronophotographie avec des barrettes de LED sur les articulations, ou une entrée en scène avec musique sur un écran de cinéma simulé, répétée et décalée ou raccourcie ou rallongée par le déplacement des rideaux de scène qui cadrent le passage successif, hypnotique des comédiens. Ou encore le principe du bruitage expliqué et appliqué devant nous avec force démonstration. Quelquefois il interroge (et trompe) l'attention du spectateur en jouant sur le son direct, le son direct simulé ou le son enregistré sur lequel les comédiens merveilleux de synchronisation arrivent à mettre leurs pas dans ceux existants ou dans celui des autres. 

Musica - Simon Steen-Andersen - Walk the walk - Photo: lfdd


Et aussi à simuler, par extension, le "doublage" des dialogues. Cela donne quelques effets de "distanciation" qui ne manquent pas d'humour. Mais cet esprit inventif gagnerait à laisser un peu décanter ses multiples trouvailles pour éviter le trop de répétition, qui n'en est plus comique, ou le trop de paroles qui déborde (il fait dire lui-même à ses comédiens "Walk, don't talk" - Marche, ne cause pas") et quand il cite et se réfère à Peter Brook qui a écrit "Je peux prendre n'importe quel espace vide et l'appeler une scène. Quelqu'un traverse cet espace vide pendant que quelqu'un d'autre l'observe, et c'est suffisant pour que l'acte théâtral soit amorcé", on se dit qu'une fois amorcé chez Peter Brook nous sommes "dans le théâtre" et que ce n'est pas toujours le cas dans cette pièce. Il en est de même dans les hésitations du créateur qui se fait commenter ses errements ou idées dans la pièce qui est donc sensée montrer le "process and doing" (le procédé et le faire) et l'on ne peut qu'être d'accord avec eux quand ils disent "we talk quite a lot" (on parle trop!). 

Musica - Simon Steen-Andersen - Walk the walk - Photo: lfdd


Nous avons l'impression d'être noyés dans un flot de bonnes idées qui auraient gagnées à être un peu décantées. Les références artistiques ne manquent pas (Goethe, le Futurisme, Schubert,...) mais à trop montrer les ficelles - et à rabâcher, on perd en surprise et en poésie. La pièce un peu plus "dense" serait plus forte... Mais c'est peut-être un péché de jeunesse - Simon Steen-Andersen dit lui-même qu'il "aime jouer" que l'on a déjà vu ailleurs n'est qu'une étape.


La Fleur du Dimanche

jeudi 1 octobre 2020

Musica: Deep Listening à Saint Paul: Laisser Lucier faire une musique d'enfer

 Il n'est jamais trop tard pour rendre hommage ou découvrir un pionnier de la musique minimaliste, même lorsqu'il arrive sur ses 90 années. Musica, en découvreur des "jeunes talents" nous propose deux créations mondiales de ce jeune homme qui a collaboré avec des artistes comme Robert Wilson ou Sol LeWitt dans des installation - il en a fait lui-même - a participé à la Biennale de Venise en 2012 et a été montré et joué dans le monde entier. Nous avions d'ailleurs entendu l'année dernière une de ses oeuvres lors de la soirée inaugurale aux Halles Citadelle (la première!). 

Cette année, dans l'église Saint Paul, temple de la Musique "résonnante", et très justement adaptée à son style, une longue soirée de presque trois heures nous laisse le temps de nous immerger dans son travail décliné pour piano, guitare et violoncelle en interaction avec l'électronique minimale: des ondes qui se rencontrent en créant des variations de résonnance, de hauteur et de volume dans l'immense nef dans laquelle les fidèles auditeurs (presque des disciples pour quelques-uns) se sont rassemblés, soit sur les bancs, soit par terre sur des carrés de mousse, assis ou allongés pour mieux profiter de cette écoute active et profonde: Deep Listening. L'éclairage est à l'avenant pour nous laisser nous concentrer sur la moindre variation et les changements de tonalité de ces ondes qui se marient et mutent, se déplacent à droite, à gauche, en haut, quelquefois à travers le sol.

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - Musics for piano - Photo: lfddune légende


Le concert commence avec Music for Piano with Slow Sweep Pure Wave Oscilator XL (2020) - création mondiale - par un jeu de dialogue entre des notes égrenées au piano qui essaient de trouver des résonnances dans les ondes diffusées. Nicolas Horwath pendant plus d'une heure joue à cache-cache avec les sons, qui interfèrent, se déplacent, créent des harmoniques et, de temps en temps chamboulent tout.

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - Criss-Cross - Photo: lfdd

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - Criss-Cross - Photo: lfdd


En deuxième partie, Criss-Cross (2013) voit les deux guitaristes Stephen O'Malley et Oren Ambarchi sur leurs  guitares à plat créér un son continu qui s'enroule sur lui-même en battements plus ou moins longs, s'étire, prend de la hauteur, ralentit, se superpose à lui-même, se fond et fuit à nouveau.

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - Glacier - Photo: lfdd



Puis, avec Glacier (2012) voit le violoncelliste Charles Curtis, de dos derrière le baptistère tenir pendant un quart d'heure une longue descente continue sur son violoncelle. De la virtuosité intérieure magnifique.

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - V - Photo: lfdd


Pour finir, la création mondiale de (2020) une autre pièce écrite sur la sollicitation des trois interprètes Nicolas Horwath, Stephen O'Malley et Oren Ambarchi voit confrontées leurs vibrations, d'une part cellles mécaniques frottées du violoncelle - qui, de temps en temps fait une pause - avec celles électroniques et pulsées des deux guitares qui se mélangent, fusionnent et font écho, se transforment à leur rencontre.

Un concert en somme où le spectateur est à la fois actif et en même temps totalement relâché, à l’écoute presque dans un état second.

 

Musica - Alvin Lucier- Easy Listening - Photo: lfdd

La Fleur du Dimanche

mardi 29 septembre 2020

Dominique Boivin à Pôle Sud - Road Movie, en route vers le paradis des danseurs

 L'on dit généralement que quand on est prêt de mourir, il y a la vie qui défile à toute vitesse devant nos yeux. Est-ce pour cela que nous cherchons, lorsque nous vieillissons, de fixer notre mémoire, de creuser nos souvenirs?

Pôle Sud - Road Moovie - Dominique Boivin - Daniel Larrieu - Photo: lfdd


Pour les artistes en général, les chanteurs par exemple, ils font leur tournée d'adieu pour saluer une dernière fois leur public. Les écrivains eux, écrivent un livre de souvenir, leurs mémoires, tandis que les cinéastes, plus rarement font un film testament, ou comme Manuel de Oliveira, un film qui ne pourra sortir qu'après sa mort et le public - ou le film? - attendra 32 ans. Dominique Boivin lui, mixe un peu tout cela dans son spectacle Road Movie qu'il considère comme le début de ses "premiers adieux à la scène". Après une introduction en vedette américaine de l'ami Mark Thompkins, qui chante devant le rideau fermé, de sa magnifique voix grave et rocailleuse "Heaven" de David Byrne des Talking Heads - On y parle d'un bar nomme Heaven (Paradis) où il est dit qu'on n'y fait rien qu'écouter le groupe qui y joue et où il n'arrive jamais rien. Je vous en mets (pour l'ambiance) la version de David Byrne:


Et Dominique Boivin fait ses adieux dans une superproduction monstre de plus d'une heure et demie où, sur la superbe scène de Pôle Sud, avec une étagère brinquebalante, une table qui devient tableau noir ou grande scène, un écran brillant sur lequel rien n'est projeté et des rayonnages sur lesquels sont rangés des objets, des boites, des souvenirs, et un Revox et un mange-disque rouge qui vont faire la sonorisation de la pièce, plus un portant de vêtements qui va lui permettre de voyager dans le temps et les souvenirs, il va débobiner et rembobiner les différents fils de son histoire. Les fils, d'une part en hommage à sa mère couturière - sans qui il ne serait pas là, et qui est partie trop tôt, qui lui a à la fois donné l'amour des costumes, l'envie de se déguiser (surtout de mettre sa petite robe noire dont la fermeture était cassée) et de faire de la danse... Cette petite robe noire qu'il porte donc en début de spectacle en cherchant son chemin dans ce Road Movie, d'abord en marchant puis en dansant, an dansant d'ailleurs très bien, avec ce corps un peu atypique qui a également inspiré à son  médecin de lui conseiller la danse... Il va donc danser sa vie de danseur sur scène, les différentes écoles par lesquelles il est passé (la danse acrobatique, la classique, la moderne, la jazz, l'américaine) La route qui le mène de Paris avec Caroline Carlson à New York, avec Merce Cunningham et Douglas Dunn à Angers avec Alvin Nicolaïs (qu'il avait croisé à New-York) en passant par Venise (chez Béjart en passage éclair), mais aussi des prestations à la chaine comme employé municipal en province pour danser tout et n'importe quoi dans des compositions chorégraphiques nouvelles chaque semaine. Et puis se rappeler de ses pièces, de ses premières créations à ses plus récentes, avec quelques points forts comme sa chorégraphie duo pour une pelleteuse et un danseur Transports Exceptionnels, ou son duo Belles de nuit avec sa chienne Rita (dont il nous projette les "diapo de vacances" - en fait des dessins-collage très drôles), sa "première" pour l'ouverture de Pôle Sud à Strasbourg dans l'ancienne salle, sa création d'une Carmen du pauvre très symbolique, hommage posthume à sa mère sept ans après sa mort. Et puis nous donner la recette de la fabrique de ses chorégraphies, sa grammaire des gestes (qu'il a d'une élégance variée) tout en rappelant les différentes formations et les différents métiers (dans la danse et hors danse) qu'il a assurés. Et de nous rappeler qu'il est aussi un peu mime - et bon mime d'ailleurs, parce qu'il va plus loin que l'illustration - la chorégraphie sur la chanson Les gens qui doutent où il est en avance sur les paroles qui, ainsi prennent un nouvel éclairage, en sont un bel exemple. Les chansons, et les chanteurs sont pour lui aussi une source d'inspiration et de créations et nous passons de Barbara à Gréco, de Julien Clerc à Klaus Nomi, de la chanson à la pop ou au classique pour mesure l'étendue de son talent. 

Et nous ne serions pas complet si nous ne parlions pas de son talent d'auteur, d'écrivain, parce que tout du long de cette pièce, nous nous laissons emmener sur le chemin de sa vie, via ses récits sur la danse, ses boulots, ses amis, ses aventures amoureuses, ses relations sociales et politiques, ses sentiments, ses sensations, ses objets fétiches, ses premières fois, son apprentissage de la vie, ses expériences, ses rencontres. Ce récit de la vie qu'il nous sussurré à l'oreille d'une voix douce et posée, dans un rythme auquel nous nous accrochons aussi, sur ce filet de voix qui, sans relâche, alors qu'il occupe la scène pour incarner cela, la voix nous accroche et enveloppe par le son les déambulations et les chorégraphies de ce Buster Keaton de la Danse, qui devant nous nous joue le film de sa vie, simple et humain. Et généreux également, car il n'est pas seul, il a invité, comme Mark Tompkins au début, des amis danseurs chorégraphes: Daniel Larrieu fantomatique double incarné bien en chair et en barbe généreuse dans une chorégraphie de circonstance minimaliste, Louis Ziegler, comparse rencontré chez Nicolaïs et fidèle compagnon qui lui a envoyé une vidéo magnifique d'un solo en cantatrice à chignon agonisante. Et, cerise sur le gâteau, Pierre Boileau qui fait une apparition sublime et émouvante de diva en kimono rouge et talons hauts, coiffé d'énormes oreilles de lapin en baudruche, est à couper le souffle. Une présence fragile et forte à la fois, impressionnant de beauté, dont le simple aller et retour où il se défait de tout, si ce n'est d'une rose argentée laisse le public pétrifié. 

Pôle Sud - Road Moovie - Mark Tompkins - Pierre Boileau - Daniel Larrieu - Dominique Boivin - Photo: lfdd

Et ce début des adieux s'achève, en chansons. Dominique Boivin dont on connaissait les talents de danseur, de chorégraphe, d'historien de la danse et ses capacité d'intégrer l'humour à tout cela (n'a-t-il pas eu le Prix de l'Humour à Bagnolet pour sa première pièce Quelle fut ta soif? en 1979?) nous a mené sur le chemin de sa vie en nous prouvant son talent d'auteur littéraire et de comédien conteur.


La Fleur du Dimanche

Musica: L'oreille droite de François Sarhan écoute et l'oeil entend: Voyage sonore dans un pays imaginaire

Nous l'avions noté hier pour le spectacle musical Four  for au Maillon, la musique ne s'écoute pas seulement avec les oreilles, elle se regarde aussi les deux yeux grands ouverts (les oreilles aussi bien sûr), et le spectacle de François Sarhan - et son Ensemble Garage -  L'oreille droite en est une preuve supplémentaire: Dès le départ nous assistons à un film d'animation sur grand écran, mixé et sonorisé en direct.


Musica - L'oreille droite - François Sarhan - Photo: lfdd


Le décor est exposé devant nous, en petites constructions de papier, tout en longueur devant la scène, avec des extensions vers le public et, on le découvrira par la suite, jusque sur la scène. Les images (filmées par François Sarhan lui-même avec une petite caméra, en direct ou avec des scènes filmées incrustées dans ce décor par Yann Philippe ou quelquefois plein cadre), nous montrent un univers de dessin animé, très animé, au début filmées en fish-eye et tourbillonnantes, à en attraper le vertige.

Musica - L'oreille droite - François Sarhan - Photo: lfdd


Puis ce sera un voyage dans plusieurs univers, plusieurs personnages - certains joués par les musiciens qui sont sur scène - dans un "pet shop" magasin pour animaux, un bureau et sa bureaucrate derrière son guichet, au milieu de sa paperasse, le cabinet d'une "chanteuse télépathique", ou d'un "maître en développement personnel", ou encore dans un couloir où se rencontre un couple d'amoureux - ces derniers devenant symboliquement via leurs seuls vêtements les protagonistes d'un "Interlude Eroticon" dans lequel les deux amants s'emtremêlent inextricablement dans une fusion finale (pantalons et pulls) après des manoeuvres d'approche sur canapé - un petit bijou!

Musica - L'oreille droite - François Sarhan - Photo: lfdd


Autre bijou cinématographique, un hilarant match de foot entre l'Allemagne et les Américains où, dans le commentaire nous assistons au duel entre les philosophes postmodernistes et ceux du clan de la métaphysique et où, sur le terrain la balle passe de Heidegger à Nietsche, à Derrida, à Wittgenstein et d'autres. Le film, et la musique, s'embalent vers la fin, montent en puissance et les images deviennent virevoltantes et folles, dans le dédale du décor puis dans les constructions mécaniques sur scène, accompagnées d'un superbe traveling musical. Et la pièce, et le film se clôt dans un dernier voyage imaginaire dans un voiture pour revenir au début du film. 

Musica - L'oreille droite - François Sarhan - Photo: lfdd


Toutes ces images sont bruitées en direct "son" par Akiko Ahrend, bien soutenue par la percussionniste Yukka Ohta et à l'alto et le voix par Annegret Mayer-Lindenberg (le chant télépathique), à la guitare par Timm Roller, aux claviers et la voix par Malgorzata Walentynowicz et aux saxophones et à la voix de Frank Riedel. Leur univers est merveilleux et magnifique, complétant la magie de ces personnages découpés qui nous renvoient au cinéma d'animation tchèque dans son inspiration, on sent bien la proximité, tout à fait assumée par François Sarhan de Jan Švankmajer ou de William Kentridge. 

Musica - L'oreille droite - François Sarhan - Photo: lfdd


Et l'on sort de cette petite séance de cinéma animé en pleine forme, revigoré, partant du bon pied (my left foot) après en avoir pris plein les oreilles (the rigt ear) et en nous disant que peindre des sons avec l'oreille droite (comme Van Gogh) c'est aussi bien que dessiner avec son pied gauche (My left foot) comme Christy Brown.

La Fleur du Dimanche