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samedi 21 février 2026

Au Festival Everybody au Carreau du Temple, tout le monde a sa place et l'on voyage même aux Caraïbes avec Annabel Guérédrat

Au Carreau du Temple, toutes les expressions et tous les aspects autour du corps, de la danse, se retrouvent convoqués. Des expositions, un Baile Charme avec DJ du Brésil, un Battle de waacking, des débats, des films (la résistance queer en Ukraine), un cabaret afro-futuriste queer et militant, des ateliers créatifs et participatifs avec une vaste broderie, des rencontres, une Love Room avec Arthur Pérole et Alexandre Da Silva où l'on se confesse sur ses émotions et ses souvenirs amoureux - du terreau pour un prochain spectacle (?) - et l'occasion de s'interroger, entre introspection et autoanalyse, sur ses émotions amoureuses et essayer de savoir si l'amour est politique, si cela reste dans la sphère privée ou si cela concerne aussi la société.... De quoi brasser - et faire se rencontrer ? au moins se faire côtoyer - une diversité de publics. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


L'expérience, puisqu'il faut bien parler d'expérience à propos de Let’s go back to the river d'Annabel Guérédrat, c'est ce bain dans l'inconnu dans lequel on plonge dès la porte de la salle passée. Et l'on passe de surprise en surprise. Déjà cette "purification" acceptée volontairement (ou pas) avec des bâtons d'encens à laquelle procèdent trois assistantes pour pénétrer dans un espace où l'on va se retrouver assis(e)s en cercle, avant de se retrouver plongé(e)s presque dans le noir à expérimenter nos sensations, notre poids, notre assise, notre lien avec la terre (ou la parquet) et même nos sensations intérieures, le lien entre les deux orifices d'un bout à l'autre de notre corps, la bouche et l'anus. Nous distinguons au dessus de nos têtes des tissus et des robes accrochées, une clochette aussi. Dès que nous ressortons de notre voyage intérieur, porté par la voix rassurante d'Annabel Guérédrat, et que nous nous sommes assis en rond, formant un grand cercle de communauté, Annabel Guérédrat et sa partenaire Chloé Timon, déroulent et enroulent autour de leur corps un fil rouge puis s'en libèrent et s'affublent d'une couronne avec une coiffe masque, rideau de bijoux devant les yeux liées aux divinités féminines. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


Les deux femmes vont emmener le public dans un autre voyage, visuel et musical, où sur des images de forêts et de rivières, de mangrove, la musique devient canal et inclusion, la clochette décrochée passe en cercle et les spectateurs forment une chaîne sonore, s'imprègnent de rythme et de pulsations. Quelques spectateurs deviennent participants à la préparation d'un banquet tandis que d'autres préparent une mixture parfumée qui servira de "bain rituel" parfumé des mains ou de la tête. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Robert Becker


Nous mêmes baignons dans une musique douce et hypnotique de Renaud Bajeux tandis que les deux complices refont des mélanges secret de différents flacons qui vont servir à une nouvelle cérémonie de purifications et que des rites et des cérémonies sont évoquées en lien avec la nature et les animaux (poulets, plumes et sang). Sans transition apparait en pleine lumière la DJ Sugar Tantine qui amène tout le monde à se lever dans une grande fête de fusion, avant le partage des offrandes. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


Cette expérience que nous propose Annabel Guérédrat est à la fois un voyage en de terres et des cultures inconnues, redonnant parole et vie à des cultures invisibilisées, ouvrant des portes d'une autre perception, nous interrogeant sur notre propre rapport au monde, à la terre et à la nature. Et cela dans une démarche inclusive et expérientielle, brisant le quatrième mur du théâtre ainsi que sa temporalité. Elle nous immerge dans un processus de découverte et non de discours, nous menant sur un chemin inexploré pour une prise de conscience fraternelle. Autant une collision qu'une rencontre, un choc qu'une confluence. En tout cas une découverte heureuse. 


La Fleur du Dimanche

jeudi 19 février 2026

Festival Everybody au Carreau du Temple: les corps ne se tiennent plus à carreau, tous.tes font de la résistance et dansent

Pour la cinquième année le Festival Everybody donne voix et corps aux personnes empêchées, aux queers, aux personnes racisées, à tous ceux et toutes celles qui font résistance ou essayent d’avoir leur place pour elles et eux et pour leur corps dans la société.

Sottobosco de Chiara Bersani 

Sottobosco de Chiara Bersani offre ce sous-bois, cet espace qui est à la fois un refuge et un lieu caché ou perdu, pour que les corps puissent se trouver, se retrouver, se rencontrer, exister. Sur la scène parsemée de petits cylindres, sortes de troncs, bûches ou champignons, balayés par des rayons de lumière, arrive en rampant une femme, petite et dont le rapport de proportion du buste et des membres est inhabituel, c'est elle Chiara Bersani, la chorégraphe et danseuse. Elle traverse à plat ventre l’espace, s’en empare tandis que derrière un pan de tissu, on aperçoit une paire de pieds aller de cour à jardin. Et une danseuse, Elena Sgarbossa, habitée de tendresse, arrive sur scène et la parcourt puis se met à terre.

Sottobosco Chiara-Bersani - Photo: Alice Brazzit


Les sons, sortes de craquements entre un bruit de branchages écrasés et des grésillements et crépitements électroniques forment un tapis sonore sur lequel se déploie la voix de Chiara Bersani qui nous conte le désordre d'un monde en train de se créer, des roches qui jaillissent du volcan et le corps qui est brisé. Les deux corps sur scène se font leur parcours complémentaire en arcs qui se cherchent et qui finalement se trouvent, se rencontrent se rejoignent, s’accordent, se lèvent en symbiose. La musicienne Lemmo d’une belle et puissante voix grave déploie une chanson de soleil, de lumière et d’alliance, de sérénité, de sable et de plage, tandis que les cylindres prennent des couleurs et que les deux interprètes déblaient une chemin parmi ces obstacles.
 

Sottobosco Chiara-Bersani - Photo: Alice Brazzit


Leurs regards appellent les spectateurs. Une femme en robe rouge, le pas mal assuré monte du public sur la scène par un plan incliné pour les rejoindre, suivie bientôt par deux autres, des personnes ayant un handicap moteur que Chiara Bersani avait invitées suite à leur participation à un atelier. Une petite communauté soudée, qui se rassemble en cercle festif. Un poème de Guilia Traversi célèbre avec eux le bonheur, la fête, la réalisation de l’impossible, un nouveau corps, pour s’embrasser les uns les autres. Un bout de chemin est fait, nous sommes avec elles et eux. Nous avons gagné un autre regard, une perception nouvelle, une autre échelle de temps, un monde réécrit. Un grand pas pour l’être ensemble.



Synchronicité / A Folia – Maud Le Pladec


Le soirée continue dans la grande halle du Carreau du Temple avec le Grand Ballet de Lorraine drivé avec énergie et intelligence par Maud Le Pladec. La danseuse et chorégraphe qui avait dirigé le Centre chorégraphique national d'Orléans de 2017 à 2024 avant d'être nommée à la tête du Centre Chorégraphique National - Ballet de Lorraine avait été invitée par Thomas Joly à s'occuper de la mise en scène et la direction artistique des cérémonies d'ouverture des Jeux Olympique et Paralympiques de Paris en 2024. Elle y a également crée quelques chorégraphies dont Synchronicité, repris ici par les membres du Ballet de Lorraine qui l'avaient créé sur l'Ile de la Cité. 


Synchronicité - Maud Le Pladec - Photo: César Vayssié

C'est un déferlement d'énergie sur ce grand plateau, très vite après l'arrivée en solo d'un danseur qui fait une entrée lumineuse. Les lumières éblouissantes et ciselées qui éclatent en jets puissant, les nappes de fumigènes, la musique nerveuse soutiennent la tension et la charge des corps puissants. Entre éclats stroboscopiques et mouvements coordonnés, une incroyable dynamique déborde du plateau. 


Synchronicité - Maud Le Pladec - Photo: César Vayssié


Les mouvements chorégraphiés au cordeau passent de la danse de rues à des postures classiques dans une grande variété et des atmosphères rapidement changeantes. Une incroyable fouge transparait dans les sauts, figures et mouvements d'ensemble des vingt-trois danseuses et danseurs dans de magnifiques costumes crème de Daphné Burki. 


Synchronicité - Maud Le Pladec - Photo: César Vayssié


La musique de Victor le Masne ne faiblit pas et ses charges héroïque galvanisent la troupe qui sortent de cette courte mais épuisante pièce, qui à la fois nous éblouit et nous ravit. Un entracte de vingt minutes est bienvenu avant le deuxième partie.


A Folia


Celle-ci voit les vingt-trois mêmes danseurs interpréter A Folia, une chorégraphie de Marco Da Silva Ferreira. Inspirée à la fois par la danse folklorique portugaise du XVème siècle et la musique de Corelli, la Sonate pour violon Opus 5 N° 12 remise au goût du jour et boostée à l'électronique par Luis Pestana, la pièce navigue entre exubérance et folie. Les danseurs passent au sol, se hissent les un(e)s sur les autres, forment groupe et jouent le battle dans une succession impressionnante de variations autour de cet aspect festif et déjanté. 


A Folia - Maud Le Pladec - Photo: Laurent Philippe

Le groupe se fait et se défait. Il devient foule qui navigue et tangue, ronde folle, redevient ombres dansantes sur une musique qui s'assombrit. Les costumes, belles créations variées esthétiques et multicolores, quelques-uns en noir ou noir et blanc, designés par Aleksandar Protic, sont une joie pour l'oeil.  


A Folia - Maud Le Pladec - Photo: Laurent Philippe

Les gestes et mouvements sollicitent largement les bras et les jambes des interprètes en de magnifiques harmonies. Les corps, individuellement ou en mouvements d'ensemble, sont un vrai plaisir à voir et le solo de la danseuse en godillots noirs est un sommet d'un mélange entre délicatesse et excès. Les interprètes ne sont jamais à bout de souffle, même quand ils pompent l'air, et l'énergie qu'il nous insufflent nous nourrit pour le reste de la journée. 


A Folia - Maud Le Pladec - Photo: Laurent Philippe

Pendant presque quarante minutes, sans faiblir, entre débauche d'énergie individuelle et mouvements collectifs, la folie carnavalesque déborde de toute son ardeur et sa frénésie et nous submerge. Nous sommes à la fois sonnés et emplis d'une exaltation qui nous revigore pour le restant de la journée. Et nous restons subjugués par la performance à laquelle nous venons d'assister.



Introducing Living Smile Vidya - Living Smile Vidya


A l'entrée de la salle où se joue Introducing Living Smile Vidya, c'est Living Smile Vidya elle-même qui nous accueille et nous salue. Et une fois installés, elle nous sollicite pour nous poser les questions classiques que l'on se voit posées quand on voyage en Inde. Mais elle nous enjoint gentiment de ne pas lui répondre. On comprendra plus tard à quel point ces questions sont coercitives. 


Introducing Living Smile Vidya - Living Smile Vidya - Photo: Robin Junicke

L'Inde, c'est le pays d'où elle vient et l'on peut dire qu'elle vient de loin. Elle va ainsi, au cours de la soirée, nous conter son étonnant parcours, à la fois géographique, mais aussi personnel, qui est encore plus surprenant: Dernier enfant d'une famille d'Intouchables, de Dalits, qui n'était constituée que de filles - ce qui pourrait être une issue, même dans cette situation. Mais elle n'accepte pas le sexe sous lequel elle est née et, avoir fait ses études et s'être fait exploiter, elle fuit. Puis, après avoir opté pour son identité choisie, elle se retrouve d'abord à mendier puis à s'enfuir à la suite des menaces qui la mettent en danger. 


Introducing Living Smile Vidya - Living Smile Vidya - Photo: Robin Junicke

Cette vie, et la suite des "opérations", elle nous la joue en incarnant différents protagonistes (elle-même jeune, sa soeur, sa mère, son père,...) ou en résumant les différentes étapes de ce parcours. On découvre les hauts et les bas - surtout les bas - la douleur, les mésaventures, les périodes de déprime et de mal-être (et c'est un euphémisme), les obstacles qu'elle a dû surmonter et auxquels elle est encore confrontée, même si de par son statut elle est soutenue à minima par l'état helvète. 


Introducing Living Smile Vidya - Living Smile Vidya - Photo: Robin Junicke

Elle met en avant ses talents et les illustre dans ce récit dans lequel elle ne passe rien sous silence, dénonçant surtout une certaine hypocrisie si ce n'est un état d'esprit franchement rétrograde ou carrément réactionnaire. Et cela à juste titre, prouvant à la fois ses compétences, sa formation et ses droits, droits qui lui sont dûs mais pour lesquels elle est obligée de se battre de toute ses forces. 


Introducing Living Smile Vidya - Living Smile Vidya - Photo: Robin Junicke

Et la scène devient un porte-voix, autant pour l'expression de ses talents, entre le chant, la danse et le jeu d'actrice, que la revendication de son statut et de ses droits primordiaux. Ceci dans un spectacle qui coche à priori toutes les cases de la philosophie de ce festival Everybody.


La Fleur du Dimanche