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vendredi 23 septembre 2022

Noir sur Blanc de Heiner Goebbels et l'ensemble Modern: Un fantôme dans le théâtre musical

 Assurément il n'y a pas qu'un seul fantôme dans cette pièce musicale de Heiner Goebbels Schwarz auf Weiss présentée au - et en coproduction avec le - Maillon à Strasbourg par le Festival Musica. Il y est question d'ombres. C'est une très courte nouvelle (quatre pages) d'Edgar Allan Poe, "Ombre", traduite en français par Charles Baudelaire qui sert de pré-texte pour créer ce spectacle. D'ailleurs, ce n'est pas le pré-texte, c'est le coeur et le moteur de la pièce.


Musica 2022 - Schwarz auf Weiss - Heiner Goebbels - Ensemble Modern - Photo: Christian Schafferer


C'est Heiner Müller dont il était très proche qui a suggéré ce texte à Heiner Goebbels pour un projet avec l'Ensemble Modern - fondé en 1980 par de jeunes musiciens de différents pays, maintenant basé à Francfort. Et ce sont certains musiciens qui l'interprètent aussi sur scène, en anglais et en français. Le texte allemand est dit par Heiner Müller (on entend dans la pièce le "Pegeltest", test son, de Heiner Goebbels qui situe le lieu - Marseille - et la date l'enregistrement - décembre 1991) qui hante comme un autre fantôme cette pièce, à l'image de celui de l'Ombre:

" Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait mourir le; bruit de la chanson s'éleva une ombre, sombre, indéfinie, une ombre semblable à celle, que la lune, quand elle est basse dans le ciel, peut dessiner d'après le corps d'un homme; mais ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun être connu. Et frissonnant un instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la surface de la porte d'airain. 
[...]. Et l'ombre reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintrée. 
[...] Et, à la longue, moi, Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit: 
Je suis ombre, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs, et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur canal de Charon!
Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges, et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés car le timbre de la voix de l'ombre n'était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une multitude d'êtres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus."


Musica 2022 - Schwarz auf Weiss - Heiner Goebbels - Ensemble Modern - Photo: Christian Schafferer


 Ainsi, les dix-huit musiciens de l'ensemble (certains encore de la distribution d'origine de 1996) vont-il pendant une heure vingt, incarner à la fois les multiples voix de ce récit hors du temps qui nous parle autant du passé que (étrangement aujourd'hui) de ce que nous vivons et avons vécu récemment:

Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car, en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront révélées, et bien des siècles passeront ayant que ces notes soient vues par les hommes.  
[...]
L'année avait été une année de terreur pleine de sentiments plus intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre. Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous côtés, sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'étaient largement déployées. ...."

Tout cela dans une folle ambiance de fête, de jeu, de fanfare cosmopolite, de métissage et  de cultures croisées. La diversité des personnages, la palette des instruments, les variations de jeu - des moments d'intériorité où une bouilloire fait duo avec un piccolo, une kora, jouée en solo est rejointe par la force des vents de la fanfare puis devient un genre de boite à musique, un hautbois d'amour émettant des borborygmes et  les incessants déplacements des musiciens finement chorégraphiés, apportent une énergie (du désespoir ? ou d'espoir) à cette fresque agitée. 

Les échos du texte infusent discrètement le jeu des musiciens-comédiens (l'écrivain possédé par le témoignage qu'il grave sur sa tablette, les joueurs de jacquet, les multiples interprètes qui s'emparent du texte,...), ou scénographie et les éclairages (magnifiques de Jean Kalman) qui inscrivent les ombres étagées sur un écran blanc, ou les portes qui tombent et nous emportent dans un souffle. 

La musique aussi et surtout, jouée par cette tribu hétéroclite (très bien habillée par Jasmine Andreae) qui ne manque pas de nos surprendre par des changements de registre et une magnifique composition émouvante, nostalgique et dynamique à la fois, iconoclaste surtout en donnant corps à ces musiciens devenant à la fois de individus et des instrumentistes hors pair, tous uniques. Mais aussi unis.


La Fleur du Dimanche


 Noir sur blanc / Schwarz auf Weiss (1996)
 
spectacle pour dix-huit musiciens
conception, musique, direction et mise en scène | Heiner Goebbels
scénographie et lumière | Jean Kalman
costumes | Jasmin Andreae


flûte, flûte piccolo, flûte basse | Dietmar Wiesner
hautbois d'amour, voix, didgeridoo | Cathy Milliken
clarinette | Jaan Bossier
saxophone, clarinette contrebasse | Matthias Stich
basson | Barbara Kehrig
cor, récitant, direction musicale | Franck Ollu
trompette, récitant | William Forman
trombone | Uwe Dierksen
clavicorde, harpe | Ueli Wiget
accordéon, échantilloneur, cymbalum | Hermann Kretzschmar
percussion, cymbalum | Rumi Ogawa
percussion | Rainer Römer
violon | Jagdish Mistry
violon | Megumi Kasakawa
alto, voix | Freya Ritts-Kirby
violoncelle | Eva Böcker
violoncelle | Michael Maria Kasper
contrebasse, e-basse | Paul Cannon

vendredi 26 septembre 2014

MUSICA sans musiciens ou le voyage vers l’imaginaire des sons

Est-ce un clin d'oeil vers les intermittents du spectacle ? 
Un hommage à Claude Lévy-Strauss, qui ne semble pas goûter la présence des hommes, car à la question du personnage avec qui il voudrait passer une soirée... "On peut passer une soirée avec Mozart, avec Bach, avec Baudelaire, ..." il répond "Je vous dirais avec un chien, avec un chat." dans la bande son diffusée lors du spectacle.
Ou tout simplement un questionnement sur le futur de MUSICA ?

La réponse est peut-être dans les trois ou ailleurs, en tout cas, le premier concert de Musica 2014 , coorganisé avec le TJP Centre Dramatique National d'Alsace-Strasbourg - pour leur ouverture de saison - et accueilli au Théâtre de Hautepierre, "Stifters Dinge" de Heiner Goebbels, en avance sur la "grande ouverture" au Palais de la Musique et des Congrès ce vendredi soir, a emmené les spectateurs dans un étrange voyage. 

L'accueil déjà était surprenant, la musique jouait en entrant dans la salle, sur scène, un vaste plateau (avec des bâches noires au sol en profondeur et des cuves blanches sur le côté droit laissait bien présager que nul orchestre allait y jouer. Mais nous étions à moitié prévenus.

Un ballet de techniciens intermittents (qui soutiennent MUSICA  ;-) ) taguent une planche noire d'une matière blanche (du sel apprendra-t-on) et le tamisent en l'étalant sur le fond de trois cuves lignées puis y font couler l'eau des cuves. 
Le spectacle peut commencer.
Du fond de la scène, des percussion, des cordes de piano frottées ou frappées, un souffle, des voix et des sons arrivent et mettent les spectateurs dans l'ambiance.
Les cuves se remplissent, une ballet de voiles fait cinéma hypnotique, entre les reflets de l'eau à sa surface et ses reflets variés, on arrive dans u paysage d'hiver aidé par un texte d'Adalbert Stifter racontant un voyage d'hiver dans une forêt sous une pluie verglaçante et inquiétante dans un environnement romantique et étrange - au fond de la scène on voit les arbres - ou ce qui y réfère.. Un autre texte - l'entretien de Jacques Chancel avec Claude Lévy-Strauss se situe de l'autre côté, alors que la musique nous emmène toujours dans nos voyages imaginaires.
Nous restons aux aguets pour une "partie de chasse immobile et étrangement vivante et l'on se surprend à se faire "envahir" par l'armée des cinq pianos qui avancent sur nous... 
Mais la pression redescend, la brume flotte sur l'étang d'hiver et le spectateur est libéré de cette expédition - il peut même en visiter les coulisses pour en dédramatiser l'expérience.

Stifters Dinge - Musica 2014 - Photo: lfdd

Si vous en avez envie, rendez-vous aujourd'hui à 18h30 et 21h30 à Hautepierre, au Théâtre.
Et si vous voulez en voir plus, voici un apperçu et quelques mots de Heiner Goebbels:


Heiner Goebbels: Stifter's Dinge from Artangel on Vimeo.


Un bonheur n'arrivant jamais seul, un deuxième concert, au TNS celui-ci, par les Percussions de Strasbourg (dont le local est adjacent au Théâtre de Hautepierre) nous a emmené dans un autre voyage de sons, vagues et nappes de percussions et de cloches avec la création mondiale de la magnifique pièce de Hugues Dufourt "Burning Bright".

Comme je vous l'avais annoncé, la grande ouverture du Festival Musica est ce soir à 20h30 au PMC avec l'Orchestre Symphonique de Baden-Baden et Freiburg avec Magnus Lindberg et Philippe Manoury  - mais il y d'autres concerts en Alsace  - voir le programme ici:
http://www.festivalmusica.org/programme


Bons concerts

La Fleur du Dimanche