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jeudi 15 septembre 2016

Iphigénie en Tauride au TNS: Feu, folie, féminisme

Si vous pensez que Jean-Pierre Vincent est un abonné du TNS de Strasbourg, vous ne vous trompez qu'à moitié.
Il en a été le directeur de 1975 à 1983 (avant d'aller diriger la Comédie Française) et il a imprimé un souvenir fort dans la vie culturelle - et sociale - strasbourgeoise.
Par ailleurs, il est venu présenter "son" "En attendant Godot" la saison dernière au TNS (voir mon billet du 15 novembre 2015).
Et là, il fait l'ouverture de saison avec une pièce trop rare en France: l'histoire d'Iphigénie dans la version de Johan Wolfgang von Goethe "Iphigénie en Tauride".

L'histoire en résumé:

Diane a sauvé Iphigénie du sacrifice demandé à son père Agamemnon et l'a exilée en Tauride (la Crimée actuelle). Elle rêve de revoir les siens depuis trop longtemps. Elle avait réussi à convaincre le roi Thoas de cesser l’exécution des étrangers qui débarquent sur ses terres. Mais le roi, de retour d'une dernière bataille la demande en mariage et elle refuse et par dépit, Thoas décide de rétablir cette peine de mort. Or, deux jeunes hommes viennent d’accoster, dont l’un, Oreste, est le frère d’Iphigénie.


Iphigénie en Tauride (c) Jean-Louis Fernandez

Nous allons donc assister à un suspense, avec de multiples rebondissements, mais la pièce est bien plus riche d'une réflexion sur la violence et la vérité...
Et surtout, d'une position féministe surprenante pour un écrivain de la fin du 18ème siècle. Mais c'est vrai que nous sommes en plein siècle des Lumières, et la révolution française, arrive bientôt.

Effectivement Goethe dresse le portrait d'une femme, forte, mais aussi simple, sensible et surtout franche et honnête. Et c'est cette vertu qui pourrait être un handicap dans cette confrontation qui fait sa force.

La pièce, dont le texte traduit par Bernard Chartreux et Eberhard Spreng, et qui lui donne une légèreté virevoltante (l'original es en penthamètres réguliers!), mais aussi quelquefois une puissance angoissante (les scènes de malédiction), est magnifiquement portée par des comédiens admirables. 

En premier (ladies first), bien sûr, Cécile Garcia Vogel qui passe d'une grâce aérienne à un désespoir lourd à porter. Alain Rimoux, aussi que nous avions vu en Pozzo dans Godot et qui est un fidèle compagnon de Jean-Pierre Vincent, représente avec gravité et émotion le roi Thoas. Sans oublier Thierry Paret, le messager du roi et le couple Pylade Oreste (Pierre François Garel et Vincent Dissez) - Vincent Dissez dont il faut noter la prenante interprétation de la folie et des "visions" de la malédiction des Atrides...


Iphigénie en Tauride (c) Jean-Louis Fernandez


L'on ne serait pas complet si l'on ne parlait pas du silence de la mer et du silence de la musique - la mise en son de Benjamin Forbaco nous permet de goûter cette ambiance de bord de mer où l'on s'attend à ce que tout puisse arriver. 
Et donc ce magnifique "bord de mer" où se trouve le temple de Diane où tout se joue, créé par Jean-Paul Chambas - autre fidèle collaborateur de Jean-Pierre Vincent.
Sa mer, comme une barrière, mais le ciel au-dessus - qui nous transporte - passe par tous les états météorologiques à l'unisson avec l'ambiance de la dramaturgie, grâce aussi aux lumières de Bejamin Nesme qui transforment ce tableau vivant d'un jour, en crépuscule, nuit, et aube qui conclut la pièce.
Notons un rocher récurent qui lui aussi vit (il a survécu à Godot et attend l'aube) et un arbre tout à fait adapté au vent du Sud et à la forêt magique.   

Et pour conclure sur le doux féminisme d'Iphigénie, une citation d'époque:
"Malheur à qui, loin de ses parents et de sa fratrie,
Mène une vie solitaire! Le chagrin consume
Sur ses lèvres le bonheur présent. (…) Je ne querelle pas les dieux; mais
La condition des femmes est pitoyable.
A la maison comme à la guerre, c’est l’homme qui règne,
Et en terre étrangère il sait comment s’y prendre.
A lui la joie de posséder, à lui la couronne de la victoire!"

Je vous invite à aller voir ce petit bijou qui se joue au TNS jusqu'au 25 septembre 2016 et partira en tournée à Lille, Marseille, Béziers, Belfort, Caen, Genève et Paris

Bon spectacle

La Fleur du Dimanche

jeudi 19 novembre 2015

En attendant Godot - Le Quantique de Beckett par Jean-Pierre Vincent

La pièce de Samuel Beckett "En attendant Godot" est une pièce emblématique du théâtre de l'après-guerre. Ceux qui ne l'ont pas vue, en ont entendu parler ou l'ont étudiée en classe.


En Attendant Godot - Mise en scène: Jean-Pierre Vincent - Photo: Raphaël Arnaud


Elle est jouée actuellement au TNS de Strasbourg dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent.
Créée au Théâtre du Gymnase à Marseille le 16 avril 2015, elle a bénéficié d'une belle tournée en France (Lyon, Angers, Grenoble, Bordeaux), en Belgique (Namur) et passe au TNS à Strasbourg quelques jours (jusqu'au 28 novembre) avant d'aller à Paris aux Bouffes du Nord (du 4 au 27 décembre).
Son passage à Strasbourg dans cette mise en scène est attendue, Jean-Pierre Vincent ayant dirigé le TNS de 1975 à 1983, et cette période est encore dans de nombreuses mémoires de par le souffle créatif qu'il a apporté à la culture qui a porté loin une énergie et une invention artistique que ce soit avec des pièces qu'il a lui-même mises en scène (Germinal, Le Misanthrope,Vichy fictions, Le Palais de Justice,...) ou qu'il a programmées ou initiées, comme les productions d'André Engel qui furent de vrais événements extraordinaires et extra-théâtrales.


En Attendant Godot - Mise en scène: Jean-Pierre Vincent - Photo: Raphaël Arnaud 

Un millefeuille de mots et de sens à déguster en silence.

La pièce de Beckett peut sembler simple, à la limite de l'aride, cependant de multiples couches de sens se superposent et la mise en scène de Jean-Pierre Vincent nous amène à une lecture plurielle. 
La référence au cinéma ouvre la pièce et la ferme et sous-tend le jeu du duo-couple Vladimir et Estragon.
Tout commence par un panoramique/zoom avant simulé sur une silhouette humaine souffrante qui prend corps. Et tout finit dans un "cut" au noir où le temps disparaît et les personnages sont laissés à eux-mêmes, ne partant pas, contrairement à ce qu'ils disent - c'est d'ailleurs le cas également à la fin de première journée. 
Le travail du cadre/hors-cadre participe également à cet aspect cinématoqraphique. Cependant la fin du jour avec un coucher de soleil - lever de lune - relève plus du dessin animé. 
Et le duo Vladimir-Estragon renvoie indéniablement du cinéma comique américain. Les comédiens Charlie Nelson et Abbes Zahmani symbolisant à merveille des Laurel et Hardi complétés de Charlot et Buster Keaton dans un jeu ouvertement gaguesque. 
Mais ce n'est pas du cinéma muet. Même si la prose de Beckett est sobre, le texte est travaillé et les jeux de mots, les situations comiques - de répétition, d'opposition, d'humour grinçant - nous font toucher du doigt un monde d'absurdité où nous ne savons plus pourquoi nous sommes là, si ce n'est pour répéter le même geste, la même parole, pour tenir debout (et encore, la scène où tous sont à terre est époustouflante) tout simplement.
Le millefeuille est aussi dans le texte, entre ces dialogues-monologues de sourds, ou, quand on lâche la pensée, elle aussi finit par tourner en rond et à ne plus savoir où elle va. Ou dans les couches de mémoire qui se perdent - on ne sait plus ce qu'on vient de dire ou les souvenirs communs qui ont resurgi ne sont plus partagés.
Plurielle l'est aussi l'interprétation des comédiens, Alain Rimoux et Frédéric Leidgens (anciens compagnons de Vincent au TNS) dans un duo Pozzo - Lucky à charge contre le vieux monde qui se délite. Et une pensée pour Gaël Kamilindi en "garçon", alerte messager de God(ot) pour dire qu'il ne viendra pas, mais qu'il faut croire qu'il viendra le jour suivant...
N'oublions pas la collaboration des vieux compagnons de route de Jean-Pierre Vincent que sont Bernard Chartreux pour la dramaturgie et Jean-Pierre Chambas qui nous a créé un nulle part sur une route désert(iqu)e et pourtant très "habitée".


Silence - Jean-Pierre Vincent - En Attendant Godot - TNS Strasbourg - Photo: lfdd


Pour tenir tout cela, il y a le silence, qui exprime magnifiquement tout ce que l'on ne sait pas, toute cette incertitude, ce temps où la pensée se perd, où on ne sait plus qui on est et ce qu'on attend. Et Jean-Pierre Vincent, par sa mise en scène, a réussi à faire tenir cette pièce avec ce silence de qualité en traduisant tout à fait Samuel Beckett qui disait dans sa correspondance: 
"Quant à dire qui je suis, d'où je viens et ce que je fais, tout cela dépasse vraiment ma compétence." Et comme pour y arriver, notre écrivain irlandais a écrit cette pièce après la guerre en Français, dont il dit : 
"Depuis 1945 je n'écris plus qu'en Français. Pourquoi ce changement. Il ne fut pas raisonné...  Je vous donnerai quand même une piste: le besoin d'être mal armé."

En Attendant Godot
au TNS à Strasbourg, jusqu'au 28 novembre 2015
aux Bouffes du Nord à Paris, du 4 au 27 décembre 2015

Bon spectacle

La Fleur du Dimanche