mardi 13 janvier 2026

Aux Suivantes ! au TJP: Quand l'Art arrive aux femmes, qu'en font-elles ?

 C'est très symptomatique que la première réponse du public (d'une fille) à la question de Juliette Steiner lors du bord de plateau après le spectacle Aux Suivantes ! au TJP sur l'image qui l'a marqué(e) dans le spectacle soit "le masque de singe". Symptomatique et curieux, parce que Juliette Steiner semble avoir de la suite dans les idées. Parce que cette pièce interroge la place de la femme dans l'Art et la création en général. La première question posée au public (masculin et féminin) en introduction concernait notre premier souvenir d'un acte créatif. Pour la metteuse en scène, cela lui rappelait un épisode symbolique où, très jeune (vers les cinq ans), on refuse de lui attribuer (pour une raison discriminante?) la maternité d'une création, un dessin. Et que ce dessin est un autoportrait avec un gorille. Un gorille, c'est le masque dont se coiffent les membres du groupe d'artistes féministes actif aux Etats-Unis pour défendre la place des femmes dans l'Art et les Musées, les Guerrillas Girls. Masque hautement symbolique, et caustique. Ainsi, à linstar de ce groupe, pour contrebalancer la très faible présence des femmes dans les musées, à part celle, souvent nues, sur les tableaux, Aux Suivantes ! leur donne la parole. Et l'action, le pinceau et le pistolet (à peinture), à l'image de Niki de Saint Phalle et de ses "Tirs" - tableaux créés à partir de tirs à la carabine sur des surfaces préalablement préparés et qui font d'elle l' "incarnation de la femme artiste, engagée et militante".


Les Suivantes - Quai numéro 7 - Juliette Steiner - Photo: Malu França


La parole est aussi donnée à Georgia O'Keefe, Orlan, Louise Bourgeois, Claude Cahun et bien d'autres. Mais pas seulement la parole, parce que la pièce met en scène certains épisodes symboliques pour ces artistes créatrices, transposés sur scène. Il y a par exemple un épisode révélateur de la relation de Louise Bourgeois avec son père (presqu'un tour de magie avec une orange), très explicite, qui débouche sur une réactivation d'une de ses oeuvres, "Destruction du père". Pour quelques-unes des artistes, la relation à leur père est fondamentale, critique voire cruciale. Autre questionnement, celle de la douleur, de la violence voire du viol ou de l'assassinat, que l'on trouve dans le travail d'Orlan, de Marina Abramovic (et ses performances) et d'Artemisia Gentileschi ou d'Ana Mendieta. 


Les Suivantes - Quai numéro 7 - Juliette Steiner - Photos de répétition


Les mises en scènes sont extrêmement soignées, les décors et les costumes magnifiques - un superbe travail d'équipe*. On démarre par un tableau presque surréaliste du côté de chez Magritte (excusez la référence masculine) et les différents tableaux successifs touchent leur cible (Niki de Saint Phalle ou la reconstitution très prenante d'une performance de Marina Abramovic) et les "tableaux vivants " d'Artemisia Gentileschi sont d'une grande beauté et "parlants ", voire "poignants ". La " traversée du miroir" (ou du tableau) par Niki de Saint Phalle est quant à elle magique. Le parcours de ces destins variés et complémentaires se fait par bifurcations et rebonds, les surprises sont stimulantes et les changements de style de traitement ou d'angle d'attaque aiguillonnent, la musique aussi nous accompagne dans ce parcours et Ludmila Gander à la guitare et aux synthés enveloppe ces épisodes de ses créations, rythmes et nappe sonores. D'ailleurs la musique prend également sa place dans la création, convoquant Britney Spears (qui s'est rasée le crâne), Brigitte Fontaine qui veut qu'on l'aime " Eternelle"

Je veux être aimée sans parure
Je veux être aimée pour ma peau
Et non pas pour des peaux de bêtes
Aimée pour la soie de mon dos
Belle dans le simple appareil
D'une fille arrachée au sommeil
Eternelle éternelle

C'est aussi le choix de l'une des actrice, également chanteuse, Nabila Mekkid qui assume son corps et nous offre quelques moments de "girls band" où l'on peut apprécier le style et la danse de Camille Falbriard et Ruby Minard ou des moment de rap bien branché. N'oublions pas Claude Cahun( Lucy Schwob), la photographe (surréaliste) qui vivait avec l'artiste Marcel Moore (Suzanne Malherbe) et qui s'est déclarée du genre "neutre" dans les années 1930 et dont le très intéressant épisode de résistance sur l'ile de Jersey (où elle avait acquis une maison) et où elles deux diffusaient des tracts en allemand signés "le soldat sans nom". Preuve que l'engagement ne s'arrête pas dans l'atelier du peintre ou le studio ou le labo de la photographe. Tout comme le travail de création théâtral d'aujourd'hui n'est ni circonscrit à la salle ni restreint à un texte que réciteraient les commédien.nes. 

Le théâtre et son sujet sert aussi à nous positionner dans notre propre vie et à nous interroger sur nos représentations, par exemple quand on parle de peinture et de nus, à ne pas penser la femme comme "modèle" et non comme "agissante".

L'intérêt de cette pièce est bien de nous faire découvrir - ou à élargir notre connaissance de l'acte créatif en nous rendant tout à fait naturel que la femme est bien une actrice de cette création. Et que la quinzaine de femmes (avec un homme) qui ont porté cette pièce sur scène valent bien d'autres talents masculins. Vivent les Femmes. Et merci à elles. L'année commence bien avec elles!


La Fleur du Dimanche


Du 13 au 24 janvier 2026 - TJP - CDN - Petite salle - Pont Saint - Martin -  

30 janvier 2026 - 19h00 - CEEAC, Strasbourg  - forme hors les murs

10 février 2026 - 12h00 - Maison interuniversitaire des sciences de l'homme (MISHA) Strasbourg Forme hors les murs avec le  TJP, Cdn de Strasbourg

8 mars 2026 - 10h30 et 16h30  - Musée d’Art Moderne de Strasbourg et Contemporain (MAMCS) Strasbourg - Forme hors les murs

17 avril 2026 - 19h30 - Théâtre de la ville du Luxembourg (Capucins Libres)

28 avril 2026 - 20h00  - La Madeleine, scène conventionnée de Troyes


Aux Suivantes !

Avec
Camille Falbriard, Ruby Minard, Ludmila Gander, Juliette Steiner et Nabila Mekkid
Mise en scène, création plastique et masques 
Juliette Steiner
Assistanat à la mise en scène
Malu França
Scénographie
Violette Graveline
Costumes
Juliette Steiner, Violette Graveline, Malu França
Création Lumière
Fanny Bruschi
Création sonore 
Ludmila Gander 
Création musicale
Camille Falbriard, Ludmila Gander,
Ruby Minard,
Nabila Mekkid, Juliette Steiner 
Complicité artistique et musicale
Naëma Tounsi
Construction
Anthony Latuner 
Stagiaires scénographie
Mercedes Bocabeille et Lénaïs Parat
Collaboration à la direction administrative et de production 
Nona Holtzer
Collaboration à la direction artistique et au développement
Amela Alihodzic
Production
Compagnie Quai N°7
Résidences, soutiens et coproduction
TJP, Cdn de Strasbourg,
Les Théâtres de la ville du Luxembourg,
La Madeleine, scène conventionnée de Troyes,
L’étincelle - Communauté d’agglomération de Saint-Dié-des-Vosges,
Université de Strasbourg,
Espace 110 - scène conventionnée d’Illzach,
La Filature - scène nationale de Mulhouse

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